Professeur d’histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, Iannis Roder raconte les premières heures de découverte, avec ses élèves, de l’enseignement à distance et de la classe virtuelle.

Lundi matin. Le cours débute dans une heure. Mieux vaut prendre les devants et rappeler aux collégiens qu’ils doivent être présents au rendez-vous fixé. J’envoie donc un message sur le groupe de discussion WhatsApp de la classe, seule méthode que j’ai trouvée pour pouvoir garder un lien réel avec mes élèves : « Bonjour à toutes et tous. Allez, on se connecte tous à 8 h 55 sur le lien envoyé hier soir. Nous commencerons le cours à 9 heures. Soyez-là ! Et ne sortez pas de chez vous ! » C’est devenu un réflexe de conclure chaque message par ces quelques mots, même à 8 heures du matin…

Je suis prêt pour cette heure de cours consacrée à la guerre d’Algérie : je leur ai transmis le travail préparatoire il y a deux jours. Deux jours donc pour regarder une vidéo de vingt minutes et répondre à vingt questions. Voilà qui est de l’ordre du raisonnable.

« Manipulations nombreuses et chronophages »

Bon score : 17 élèves sur 23 m’ont transmis leur devoir, soit par mail soit par WhatsApp, après avoir scanné ou photographié sa copie, ou bien l’avoir remplie avec un logiciel de traitement de texte. Tout cela m’oblige à des manipulations nombreuses et chronophages afin de ranger soigneusement ces travaux sur mon ordinateur, quand ramasser les copies en classe prend une minute au plus. Les outils numériques de l’éducation nationale devaient normalement me permettre de récupérer en un clic tous les devoirs de mes élèves, mais voilà…

Bon soldat, j’avais mis du travail sur l’espace numérique de travail (ENT) du collège. Au bout de trois jours, je n’avais ni accusés de réception ni rendus de devoirs. Comme je m’en inquiétais auprès de mon chef d’établissement, celui-ci, sur le pont en permanence, me fit une réponse rapide et technique : « En fait, vous n’avez pas intégré les participants en allant sur “Plus”, puis “synchronisation hiérarchique”, puis “rechercher une hiérarchie”, puis vous sélectionnez “apprenants”, puis “classe”, puis “3e5”, puis “choisir” et enfin “enregistrer”. » Ah ! D’accord… Je suivis donc le guide à la lettre et renvoyai le travail. Mais celui-ci fut reçu par la classe de 3e 4…

« A la guerre comme à la guerre »

Il m’apparut donc vite nécessaire de faire autrement, d’autant plus que très peu de parents ou d’élèves se connectaient ou parvenaient à se connecter à l’ENT. Il me fallut quarante-huit heures pour réussir à réunir les numéros de téléphone de la grande majorité des élèves et, grâce à cela, presque toutes leurs adresses mail personnelles… Certes, on peut se dire qu’il n’est pas recommandé à un professeur de posséder les numéros de téléphone personnels de ses élèves, mais à la « guerre » comme à la « guerre » (c’est le président qui l’a dit).

De fait, cela a tout de suite fonctionné pour la plupart, très contents de se retrouver sur un groupe de discussion. Si contents que les premières heures, mon téléphone fut pris d’assaut par des dizaines de messages que s’échangeaient les adolescents… Une fois les règles fixées, non sans mal et sans quelques régulières transgressions, la messagerie est bien devenue ce que j’espérais qu’elle fût, un lieu d’échanges sur les cours. A tel point que les messages quotidiens se comptent par dizaines : « Faut le rendre quand le devoir ? »,« Je peux pas lire la vidéo ! »« Vous avez reçu ma frise ? », « J’ai pas compris la question 5 ! »,« Y a cours demain ? »… Oui, et celui-ci doit commencer dans quelques minutes maintenant. Il est 8 h 55, on y va !

8 h 59, l’écran de la classe virtuelle m’indique toujours que je suis « seul dans la salle ». 9 h 03, nous sommes cinq ! Ah non quatre, Sarah est déjà repartie… La prise en main des fonctionnalités du logiciel demande quelques réglages. J’entends le dessin animé qui doit passer sur une télévision, les cris du petit frère ou de la petite sœur, des bruits de cuisine, etc. :

« Que tout le monde coupe son micro s’il vous plaît ! »

Nous sommes neuf. Sarah est revenue.

« Est-ce que tout le monde m’entend ?

– Oui !!! 

– Non, je vous entends mal monsieur ! 

– Monsieur ça bugue ! J’entends un mot sur deux ! »

Nous sommes maintenant quatorze. Mais l’écran indique que « Sarah a quitté la session »

Il est 9 h 12, nous commençons le cours.

« Tout le monde voit ce que j’écris sur le tableau blanc ? Et le document ? vous le voyez ?

– Monsieur, je n’entends rien !

– Celle ou celui qui mange des gâteaux peut-il couper son micro ? Merci !

– Monsieur, moi je vois pas quand vous écrivez. Le tableau il reste blanc ! »

Il est 9 h 25 et nous sommes dix-sept, dont Sarah, qui m’interpelle : « Monsieur ! ça se déconnecte tout seul ! » Et elle repart…

« Ne parlez pas tous en même temps s’il vous plaît ! Appuyez sur le petit bonhomme qui lève le bras en bas !

– Où ça monsieur ? Je le vois pas !

– Mais si en bas, là !

– Ah oui…

– Bien tu as trouvé. Parfait ! Une question ? Non, rien ? Bon, alors cesse d’appuyer dessus maintenant, merci… »

Au bout d’une heure quarante-cinq, nous avons pu corriger le travail sur la guerre d’Algérie à l’aide de documents et construire un schéma explicatif. Pas mal. Tout le monde a fini par se discipliner. Il reste seize élèves, je suis content.

« Savez-vous pourquoi les autres ne sont pas là ?

– Monsieur, il est trop tôt aussi ! Y en a qui dorment !

– Monsieur, Mehdi il n’a pas d’ordi !

– Mais le collège prête des tablettes ! Il faut qu’il demande. Tu lui dis ?

– Monsieur ! Yanis personne a son numéro et il n’a pas de mail.

– Oui, je sais, le collège a essayé d’appeler ses parents plusieurs fois. Si tu peux lui parler, dis-lui que les cours sont envoyés au collège et qu’il peut aller les chercher… Bon, merci à tous, on se retrouve après-demain à l’heure normale du cours sur l’emploi du temps. D’ici là, je vous envoie le travail préparatoire par mail et sur Pronote [le logiciel des devoirs et des contacts avec l’établissement] et je vous y indiquerai la marche à suivre pour vous connecter à un drive parce que vous devez travailler sur deux extraits d’un film. Alors à mercredi tout le monde, et ne sortez pas de chez vous !

– Au revoir monsieur !!!

– M’sieur, je pourrai pas mercredi.

– Pourquoi donc ?

– Mon frère est en terminale et il a des cours en visio toute la journée. On n’a qu’un ordinateur.

– Ah… »